Quand le pouvoir de Tshisekedi fabrique ses dissidents

Redigé par Tite Gatabazi
Le 2 février 2026 à 08:22

Un véritable séisme traverse la scène politique congolaise. Claude Ibalanky, figure longtemps restée dans l’ombre mais au cœur des arcanes du pouvoir, ancien coordonnateur du mécanisme national de suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et ex-envoyé spécial du président Félix Tshisekedi, a décidé de couper les ponts.

En ralliant officiellement Goma et le mouvement AFC/M23, Claude Ibalanky accomplit un geste d’une portée éminemment symbolique, qui excède de loin les limites d’un ajustement tactique ou d’une reconversion individuelle.

Cet acte consacre une rupture politique profonde, aux résonances multiples et durables, dont les effets s’étendent bien au-delà de sa trajectoire personnelle pour interroger la nature même du pouvoir qu’il a servi.

Il s’agit moins d’un simple changement de camp que de l’expression d’un désenchantement mûri, d’un désaveu silencieux devenu public, et d’un basculement qui reconfigure les lignes de loyauté, expose les fragilités du régime et révèle, par contraste, l’ampleur des fractures internes qu’une gouvernance fondée sur l’exclusion et la défiance ne cesse de creuser.

Originaire du Kwilu, Claude Ibalanky appartient à cette catégorie d’acteurs politiques à la fois discrets et structurants, dont l’influence se mesure moins à la visibilité médiatique qu’à la profondeur des réseaux et à la maîtrise des équilibres régionaux.

Familier des cercles diplomatiques, il aurait joué un rôle non négligeable dans l’établissement de passerelles entre Félix Tshisekedi, alors dans l’opposition, et plusieurs capitales anglophones stratégiques de la région, notamment Pretoria, Kampala et Nairobi.

Son empreinte se retrouve également dans la genèse de la coalition FCC-CACH, scellée en 2018 au Kenya, arrangement politique déterminant dans l’accession au pouvoir du président Tshisekedi.

Pourtant, cet homme de l’ombre a été progressivement relégué aux marges du système qu’il avait contribué à bâtir. Ecarté de la présidence depuis près de deux ans, pour des raisons jamais clairement explicitées, Claude Ibalanky a vu s’installer une disgrâce silencieuse, faite de mise à distance, d’effacement institutionnel et d’ingratitude politique. Une relégation d’autant plus amère qu’elle frappait un serviteur convaincu d’avoir œuvré avec loyauté et qui estime aujourd’hui être payé en monnaie de singe.

Cette rupture ne saurait être comprise sans rappeler son positionnement antérieur sur le dossier du M23. Au nom du Mécanisme national de suivi, Ibalanky s’était déjà illustré en plaidant pour la levée des poursuites judiciaires visant certains cadres du mouvement rebelle, dans une logique de désescalade et de règlement politique des conflits.

Ce choix, à l’époque assumé comme une option pragmatique au service de la paix, résonne aujourd’hui comme un fil conducteur de son itinéraire : la conviction que la stabilisation durable de l’Est du Congo ne peut être obtenue par l’exclusion systématique, la criminalisation sélective et la négation des réalités régionales.

Mais au-delà des trajectoires individuelles, le basculement de Claude Ibalanky pose une question autrement plus dérangeante : que devient un pouvoir qui marginalise ses propres architectes, traite ses partenaires comme des variables jetables, et transforme la loyauté en faute originelle ?

Ibalanky n’est pas un opposant ordinaire ; il est porteur de secrets, dépositaire de mécanismes, témoin direct des compromis, des promesses et des renoncements d’un régime qu’il croyait servir. En cela, sa rupture n’est pas seulement politique, elle est révélatrice.

Car lorsque les initiés se muent en dissidents, ce n’est pas toujours par ambition ou par calcul. C’est souvent le symptôme d’un pouvoir qui s’est refermé sur lui-même, qui a substitué la suspicion à la confiance, l’entre-soi à la compétence et la peur de l’autonomie à la reconnaissance du mérite.

En ralliant Goma, Claude Ibalanky n’incarne pas seulement une défection spectaculaire ; il devient le miroir brutal d’un système qui, à force de maltraiter ses alliés, finit par engendrer ses propres adversaires.

Ainsi se vérifie une constante tragique de l’histoire politique congolaise : ce ne sont pas seulement les ennemis déclarés qui fragilisent l’État, mais aussi et peut-être surtout les exclusions, les humiliations et les aveuglements d’un pouvoir incapable de comprendre que l’ingratitude est souvent la plus sûre fabrique de la rupture.

Claude Ibalanky, ancien coordonnateur du mécanisme de suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et ex-envoyé spécial du président Félix Tshisekedi, a décidé de rompre avec le pouvoir

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