Des mirages stratégiques et de la tentation de l’ennemi commode

Redigé par Tite Gatabazi
Le 27 avril 2026 à 02:27

Il est des réflexes politiques qui, à force d’être convoqués avec une régularité presque pavlovienne, finissent par se muer en dogmes paresseux.

L’idée selon laquelle l’acceptation par la République démocratique du Congo d’une externalisation migratoire en provenance des États-Unis constituerait une manœuvre destinée à « contrer » le Rwanda relève de cette rhétorique d’illusion.

Elle procède moins d’une analyse rigoureuse des rapports de force internationaux que d’un récit commode, destiné à flatter des imaginaires anxiogènes et à dissimuler les carences internes.

En érigeant le Rwanda en horizon explicatif systématique de toute décision souveraine, certains segments du discours politique congolais cèdent à une simplification outrancière, sinon à une forme d’infantilisation stratégique.

Une telle posture, loin de traduire une vigilance géopolitique éclairée, révèle au contraire une dépendance intellectuelle inquiétante, où l’altérité devient le prétexte universel et l’argument d’autorité.

Car enfin, prétendre que toute initiative diplomatique ou décision étatique s’inscrirait dans une logique de rivalité bilatérale exclusive revient à nier la complexité intrinsèque des dynamiques internationales contemporaines.

C’est oublier que les enjeux migratoires, sécuritaires et économiques s’inscrivent dans des architectures globales où s’entrecroisent intérêts multiples, pressions multilatérales et arbitrages pragmatiques.

En vérité, cette obsession du voisin érigé en antagoniste principal trahit une difficulté plus profonde : celle de penser la souveraineté autrement que dans la réaction. Elle substitue à la stratégie une posture, à la lucidité une projection, et à la responsabilité une forme de défausse.

La souveraineté à l’épreuve du regard intérieur

La République démocratique du Congo, forte de plus de cent millions d’âmes, ne saurait durablement se complaire dans une lecture exogène de ses propres vulnérabilités. Lorsqu’une nation d’une telle ampleur en vient à douter de sa capacité à mobiliser ses ressources humaines, à structurer son leadership ou à orienter sa gouvernance, la question essentielle n’est plus extérieure : elle devient éminemment introspective.

Ce déplacement du regard est précisément ce qu’invite à opérer l’analyse du chercheur Walter Nkuy, lorsqu’il affirme avec justesse que « voir le Rwanda partout ne nous fera pas avancer ; regarder lucidement nos propres faiblesses, si ». Cette formule, d’une sobriété incisive, agit comme un révélateur des impensés du discours dominant.

Car une nation ne se renforce ni par la désignation incessante d’un adversaire, ni par la dilution de ses responsabilités dans des causalités externes. Elle se consolide par l’exigence de rigueur dans la gestion publique, par la valorisation de ses élites administratives et techniques, et par une vision stratégique ancrée dans la réalité de ses potentialités.

En persistant à externaliser ses propres insuffisances, la RDC court le risque de banaliser les véritables urgences qui la traversent : la réforme de l’État, la rationalisation de ses politiques publiques et la restauration d’une éthique de gouvernance.

A cet égard, l’invocation permanente du Rwanda comme matrice explicative universelle ne constitue pas seulement une erreur d’analyse ; elle devient un obstacle à l’émergence d’une conscience politique mature.

Ainsi, loin des incantations et des constructions narratives simplificatrices, l’heure est venue pour la RDC de renouer avec une pensée stratégique affranchie des réflexes défensifs. Car c’est dans la lucidité, et non dans la projection, que se forge la véritable souveraineté.

L’analyste congolais Walter Nkuy affirme que faire du Rwanda un bouc émissaire ne fera pas avancer le pays, mais que regarder lucidement ses propres faiblesses

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